24 janv. 2015

Hommage reçu d'un vieux copain pour la perte de mon frère


Salut Francis.

Oui, ça fait un petit bout de temps qu’on n’a pas eu une bonne conversation.  Mais l’annonce de ton départ vers l’autre côté du miroir nous a, certes, totalement jeté à terre, mais également donné envie à Hélène et à moi de te parler, peu importe où tu te trouves dorénavant.

Saurons-nous jamais où s’en vont ces phrases qu’on jette dans le cosmos avec le souhait insensé de les voir atteindre les oreilles virtuelles d’un ami décédé?

Qu’importe.  Pour nous, l’important, ce n’est pas la prose, mais plutôt l’intention, avec l’ardent désir que ça se rende.  Pour toi, maintenant que l’horloge du temps n’a plus d’emprise, ça sera, on l’espère, de l’accueillir quand ça se pourra et de nous pardonner, si ça se peut.

En parcourant à rebours le chemin de mes souvenirs, je revoie avec grand plaisir tous ces  moments que la vie aura gravé en ta compagnie.  Un peu à la manière de clips qu’on visionne à souhait, je m’amuse à revivre avec toi ces chapitres inscrits dans la mémoire collective.  Chacun a les siens ; les tiens, les miens, les nôtres.

Mes premières images sont celles du gars à la couette mince, vaguement hippie, résolument joyeux, facile d’accès et bon vivant.  Discours passionné, allure décontractée, convaincu, tu me parlais fougueusement de ton projet d’apiculture dans Charlevoix.  J’ai vite compris que tu appartenais à ce groupe d’étranges, inspirés par le retour à la terre des années 70, établis ici et là dans les rangs négligés du beau pays, vivant dans les plaisirs d’une vie qu’on mord à pleines dents et toujours prêts à célébrer les belles rencontres.  So, we all drank to that.

J’ai vite compris aussi, que ton véritable engouement pour l’apiculture résidait dans ta brillante idée d’engager un paquet filles pour faire la job, pendant que ton côté givré s’amusait à en faire la promotion aux quatre coins du comté.  Tu poussas même l’audace jusqu’à te présenter à un party d’Halloween au mémorable bar Le Mouton Noir, déguisé en abeille.  Quelle image!  Parce que pour butiner, tu butinais.

Et on a ri.  Beaucoup ri.  À cette époque, même avec un petit revenu, on pouvait s’acheter une maison.  Plusieurs se vendaient pour moins de 10,000$.  Et tu t’en es trouvé une, bien assise dans le rang St-Antoine aux Éboulements, mais plutôt symboliquement rattachée à St-Irénée.  Au centre de cette maison, il y avait toi, ton poêle à bois et la fête.  Personne ne pourra jamais faire le décompte final du nombre de personnes qui y seront entrées, le temps d’un café, rapidement suivi d’une bière…ou deux, d’un repas pantagruélien et du nombre de dodos que ça prenait pour bien faire le tour de la question.  Mais, avouons-le, ces successifs et interminables rassemblements de beau monde donnaient presque toujours lieu à des conversations endiablées, énergiques, tous azimuts, sans retenues, alimentées copieusement par toutes les nourritures du corps et de l’esprit, présentes sous leurs trois formes élémentaires : solides…liquides…et gazeuses!  Et on a ri, beaucoup ri, probablement même comme plus jamais on ne rira.

Ton énergie tu la puisais aussi dans ta musique.  La couette fière, la posture assurée, tu nous surprenais toujours avec ta flûte traversière ou ton sax ténor.  Et la magie de la musique s’opérait.  D’autres musiciens se greffaient, les mélodies s’inventaient et le temps des chorus enchaînés tu devenais quasiment chef d’orchestre.  Même si dans ta vie, la musique n’aura été qu’un «Clin d’œil» parmi tant d’autres, c’était le nom de ton groupe, il aura permis d’ajouter de multiples rencontres et de produire son lot de moments forts à qui s’y trouvait, au bon endroit au bon moment.

Rappelle-toi de Benoit Dostaler, Art Murphey, André Guay, Michel Séguin, Daniel Martel et le petit Gaétan.  J’en oublie, c’est sûr, mais toi aussi, tellement c’était fou.  Pour moi, ton moment de gloire, c’était au début des années 80, sur le plateau à La Malbaie, avec justement Benoit, André, Daniel, Gaétan et quelques autres, avec ton chapeau cool et ton foulard.  Tout le monde était renversé par l’efficacité du produit, en cette soirée de la St-Jean, où même la brume s’était invitée, comme pour ajouter de l’effet à la performance du moment.  Du beau jazz.

Entre temps, il y aura eu : en 79, la création des Ramoneurs artisans ainsi que l’escapade aux oranges en Floride, en 1980.  Quelles aventures.

Pour la première, je me rappelle que tu avais convaincu le Manoir Richelieu de ramoner des cheminées de foyers qui n’avaient à peu près jamais vu de boucane.  Pour s’assurer de bien justifier l’action auprès des intéressés, sur le toit de l’Hôtel, pendant le ramonage, tu versais toi-même dans l’ouverture de la cheminée à supposément nettoyer, de la cendre et de la suie apportée de chez toi, qui tombait dans l’âtre du foyer de la chambre, prouvant ainsi hors de tout doute de l’utilité du contrat accordé à l’entreprise que tu avais fondé avec Timé.

Pour la deuxième, il s’agissait de profiter du calme de la basse saison pour fuir l’hiver en cueillant des oranges en Floride.  Je te revoie assis devant avec Aimé au volant, sa fille Claudia entre vous deux, pendant  qu’à l’arrière je causais avec Diane qui tenait son fils Hugo.  Cette équipée fut tellement folle, avec ses moments de pamplemousses et d’oranges, de plages et de Disney, d’alligators et de fourmis, que même si les enfants n’avaient que 4 et 5 ans, ils s’en souviennent encore.

À travers ces époques, il y avait St-Irénée, sa plage et l’Hôtel chez Veilleux.  La voile, la musique et l’Ile-aux-Corneilles.  Les amis, les partys et les blondes.  Puis les années se sont accumulées comme on empile les projets et les espoirs.  Et puis, et puis…Marie.

Elle est apparue, discrètement d’abord, pour devenir de plus en plus présente et finalement, complètement là, jusqu’à t’accompagner pour la totalité de ton dernier chapitre qui durera tout de même plus de 30 ans.

Avec elle, tu t’es ancré tout près du quai, près de ton fleuve avec lequel tu aimais tant rivaliser, mais pas tout le temps.  Mais quand l’occasion se présentait, une sortie en mer avec toi nous permettait de te voir serein, sérieux et dévoué.  Je garde un souvenir inaltérable d’une ballade avec toi sur ton petit zodiak avec Hélène.  On aura longé la côte depuis Pointe-au-Pic jusqu’au  Cap-Saumon, avant de traverser jusqu’à l’Ile-aux-Fraises pour y débarquer en hors-la-loi juste le temps de dire qu’on y pose le pied puis d’y repartir.  Ensuite ce fut la remontée jusqu’aux Iles de Kamouraska avant de retraverser vers le quai, devant chez toi.  En route on aura eu cette rencontre magique avec une meute de bélugas, tout autour du dinky, si près qu’on pouvait les toucher.  Autant Hélène que toi ou moi, à l’unisson, on baignait dans  l’euphorie de ce moment, de ce privilège, presqu’en état de grâce.

Dernière décennie, nouveau millénaire, et la musique devenait de moins en moins présente, mis à part tes saxophones convertis en lampes d’appoints.  Dorénavant tu jouais du quai, du scooter ou du mini-bus.  Puis, à ton palmarès, s’est ajouté, la boutique, l’informatique et l’équipement photographique.  L’artiste qui a toujours roupillé en toi s’est merveilleusement révélé avec la photo.  Dans son sillage, cet art qui capte la lumière de l’instant présent, t’aura mené jusqu’à la vidéo, ironiquement, par vents et marées.

Après 61 années de navigation parfois houleuse, parfois en mer d’huile, ton voilier imaginaire s’est brisé sur le récif de la vie.  En silence, seul, tu as largué tes amarres pour une ultime odyssée pour ces espaces infinis, sans eau, sans vent et sans temps.  Personne ne saura jamais où ce navire sans matière ira s’ancrer.  Espérons qu’il te déposera là où s’amusent éternellement, Tarot, Goofy et Ti-mousse, sans oublier tous ceux et toutes celles qui t’on aimé et qui finiront tôt ou tard par te rejoindre.

Alors je dis à tous tes parents et amis ici-bas, s’ils veulent revoir Francis : consultez les pages du site où brillent toutes tes plus belles photos.  Il y a là le plus beau cadeau que tu pouvais nous laisser: la beauté du monde à travers ton regard.

Francis : à bientôt et bon vent!



Bertrand Dion
24 janvier 2015.

1 commentaire :

Marie-Claude Sagala a dit...

Merci, Bertrand, c'est un beau texte.
J'aime bien tes clins d'oeil.